Llimace: Papa je veux prendre des cours de chant.

Chanteuse, slameuse, membre du groupe Îto et du collectif de slam les Go tripes, Llimace semble avoir plein de beaux projets devant elle. Notre conversation a oscillé entre féminisme, poésie et trompette.

Illustration par La Pluie d’après une photo de Phillippe Bonhomme

La Pluie : Pour commencer : pourquoi le chant et pas… le hautbois ou la pêche ?

Llimace : Je pense que ça a été mon premier choix en musique. Quand j’étais petite, mon père, m’a amenée à la musique en m’enseignant le piano : c’était comme ça, on faisait du piano. Puis il y a eu la crise d’ado, je m’en suis violemment écartée et un jour j’ai eu envie de chanter. Je me souviens lui avoir dit dans la voiture « Papa, je veux prendre des cours de chant ». Au début il a râlé, parce que c’était une période où je faisais plein de choses différentes, j’avais fait de l’escrime et j’avais tenu trois semaines… Mais j’ai insisté : « Papa, le chant c’est ma passion, il faut que je fasse du chant ». Peut-être qu’à ce moment, il était prêt à l’entendre mais il y a eu une espèce de blanc et il a dit : « Bon d’accord » (rires). Ça a été ma manière d’aller vers un chemin particulier. Alors pourquoi le chant et pas un instrument, je n’en sais rien. Ma mère chantait beaucoup. Mon père me faisait chanter quand il m’enseignait le piano aussi, ça passait beaucoup par l’oreille. Et puis il y a un rapport à la scène qui est particulier, en chant, entre l’instrumentiste et le comédien et ça me ressemble pas mal.

L.P : Et…pourquoi le jazz ?

L : Papa, encore une fois (rires). C’est un guitariste de jazz.

L.P : Tu n’as pas eu une crise d’ado où tu t’es dit : non je veux faire du rock.

L : Pas du tout. Par contre, la musique que je fais dans mon groupe Îto, ça ne ressemble plus du tout à ce que mon père m’a appris, qui est un jazz très classique, be bop. C’est un peu un nazi du be bop mon père, le mec qui joue du Charlie Parker sur sa guitare toute la journée et clairement, je ne suis plus du tout là-dedans. Ça s’est fait assez doucement, cette démarcation.

L.P : Et ensuite le slam est venu à toi ou tu es venue au slam ?

L : Alors, j’ai toujours un peu écrit des textes, même si je ne les montrais pas plus que ça. Et puis il y a trois ans, j’ai lu Alain Damasio, un mec qui fait énormément de jeux avec les mots, d’anagrammes, de contrepèteries, de néologismes…Des mots comme conforteresse… Et il m’a donné hyper envie d’écrire, rien que par son écriture. C’était un moment où j’écrivais beaucoup, de manière compulsive et puis j’avais entendu parler des scènes slam par un pote, mes deux premières années à Lyon.

Llimace lors d’un concert avec son groupe Îto, crédit photo : Phillippe Bonhomme

L.P : Le mythe des scènes slam lyonnaises…

L : Exactement, et j’avais le souvenir que ça se faisait au Macanudo, puis je suis tombée sur la page du Cercle des poètes à la rue (collectif qui organise des scènes slam à Lyon, ndlr) et je suis venue pour la première fois à la scène ouverte aux Clochards célestes. C’était une période où je faisais beaucoup de jazz à fond, je préparais un concours super dur, ambiance hyper élitiste, jazz puriste. J’ai débarqué aux Clochards célestes et j’ai été très surprise par la bienveillance, l’écoute, des artistes géniaux, comme Cocteau Mot Lotov. J’ai fait partie de ces gens qui ont levé la main à la fin quand ils disent : « Il n’y a pas quelqu’un qui ne s’est pas inscrit mais qui voudrait passer ? » . J’avais les genoux qui tremblaient, j’étais terrorisée et je me souviens, à la fin, je suis partie comme une voleuse en ne parlant à personne, même si j’avais envie d’aller voir les gens et de leur dire : « J’ai trop aimé ce que tu as fait ! ». Je suis revenue ensuite à la Nuit du Slam (tournoi de slam, 2018, ndlr) et c’était dingue.

L.P : Et depuis, tu as intégré des slams dans tes concerts.

L : Tout à fait et, de plus en plus, je me fais appeler Llimace (pseudo de slam, ndlr) sur scène, quand je fais des concerts. Hier j’ai fait un concert qui s’est monté très rapidement avec des morceaux très variés mais liés par la thématique du féminisme. C’était avec une trompettiste que j’ai rencontrée récemment et qui me rejoint sur toutes ces idées-là, ce qui est très rare dans le monde du jazz, qui est très masculin. Déjà de trouver une femme instrumentiste, et en plus trompettiste, féministe ! Je me fais appeler Llimace lorsque je suis l’artiste que j’ai envie d’être sur scène et c’est un surnom qui est né du slam.

L.P : C’est donc ça la différence entre Camille et Llimace ?

L : Camille Martin c’est une chanteuse de jazz qui va faire des concerts avec des musiciens à droite à gauche, qui ne va pas chercher à se revendiquer en tant qu’artiste mais plutôt en tant que chanteuse. Llimace, c’est une artiste qui a quelque chose à dire au travers de la musique et du slam.

L.P : C’est vrai que ça donne de la force. On a un petit peu abordé le féminisme, quel a été ton parcours dans ce domaine ? Est-ce que tu en serais au même stade aujourd’hui si tu n’avais aucune conscience de la place qu’occupent les femmes dans la société ?

L : Non, clairement, non. Heureusement que je suis passée par ces réflexions et que j’y ai eu accès. C’est vraiment une chance de venir d’un milieu qui m’a donné ce réflexe, d’aller me documenter, d’aller chercher dans des bouquins, d’aller réfléchir. Ça change tout parce que, particulièrement quand tu es une femme artiste dans des milieux majoritairement masculins, tu as vite fait d’être isolée. D’être « la copine de »…Et puis, quand tu es chanteuse, tu es hyper stigmatisée.

L.P : On considère qu’il y a un ou deux profils de chanteuse maximum…

L : Oui et puis c’est vraiment l’image de Jessica Rabbit, la chanteuse hyper sexy qui est là pour être sensuelle et plaire aux hommes. Pour te sortir de ça, soit tu te sur-masculinises, ce qui est aussi une manière de se déguiser, soit tu te démerdes (rires). Les Go tripes, c’est un exemple de solidarité entre femmes qui est très important pour moi. C’est quelque chose de très précieux, la rencontre de femmes, sur scène, qui vont dire ce qu’elles ont à dire et se soutenir entre elles. C’est marrant, récemment je me suis posée beaucoup de questions sur l’intermittence et la plupart des personnes qui m’ont aidée, qui m’ont conseillée, ce sont des femmes.

Se rassembler ça permet aussi de se considérer parce que très souvent, on a une mauvaise estime de nous-mêmes, et même des nanas en général. Je me rends compte que moi-même je suis misogyne. Quand tu vois une femme qui monte sur scène, ce n’est pas neutre et une part de toi la juge un petit peu d’avance. En prendre conscience, ça permet de considérer la personne devant toi comme une artiste qui a une expérience qui n’est pas moins valable que celle des hommes.

Llimace lors d’un concert avec son groupe Îto, crédit photo : Phillippe Bonhomme

L.P : Quelque chose que j’ai dû réaliser, c’est que en tant que femme, tu vas prendre personnellement un certain nombre de choses qui vont t’arriver si tu n’apprends pas reconnaître le sexisme ou la misogynie. Depuis que j’ai conscientisé cela, je me sens beaucoup mieux dans un certain nombre de situations, notamment le fait d’être une des rares femmes à rapper sur les scènes ouvertes. Est-ce qu’il y a des moments où tu as eu la même prise de conscience ?

L : C’est intéressant…effectivement, je pense que le féminisme nous aide à ne plus nous considérer comme un cas particulier mais comme un membre d’une grosse masse à laquelle tu n’as pas choisi d’appartenir et qui souffre de certains problèmes, jugements, traitements… Pouvoir se dire : « Je ne suis pas seule à vivre ça, alors quelque part, ce n’est pas moi le problème ». Mais je pense que c’est surtout la solidarité qui est importante, par exemple, je suis dans un groupe où on est deux femmes et deux hommes et ça change tout par rapport aux groupes où j’étais seule en tant que femme. C’est extrêmement agréable d’être deux parce qu’au bout d’un moment, tu deviens parano quand tu es toujours seule à lutter.

L.P : Pendant longtemps, j’ai plutôt eu le réflexe de ne pas lutter parce que j’ai grandi avec trois frères et j’ai préféré laisser couler (rires) et maintenant que je suis plus éveillée sur ces questions-là, je me demande toujours quoi accepter, sur quoi je dois réagir pour lutter tout en évitant l’épuisement total. De par ton expérience, est-ce que tu as l’impression qu’il y a des choses que les femmes ne peuvent pas dire, que les hommes peuvent dire et vice versa ?

L : C’est plutôt les hommes qui peuvent se permettre des choses que les femmes ne se permettront jamais. On m’a raconté des histoires qui me mettent très en colère : une jeune chanteuse de 18 ans qui fait ses premières jam en jazz, elle flippe, c’est normal, elle débarque au Hot Club de Lyon et le patron parle à son pote à côté d’elle et dit « Ouais, elle est vachement bien gaulée ! ». Tu te retrouves isolée, femme, dans un milieu que tu ne connais pas, qui te fait peur, rempli d’enjeux pour ta carrière et tu te prends ce type de réflexions ! Ou encore une autre chanteuse qui partait en tournée avec un batteur de jazz très renommé qui l’appelait Miss Lou tout le temps, à l’infantiliser en permanence, une attitude paternaliste, très différente de celle adoptée envers les autres musiciens…Comme il avait une réputation qui le précédait, aucun des autres gars de l’équipe n’intervenait. Tu te retrouves toute seule dans ces moments-là parce que les mecs ne réagissent pas, les hommes ne te défendent pas, c’est terrible.  

L.P : Tiens, je vois des livres sur l’étagère en face de nous, pour clore cet interview, tu peux peut-être nous dire ce que Llimace lit en ce moment ?

L : J’ai lu des poèmes très courts d’un auteur grec qui s’appelle Yánnis Rítsos, le recueil Sur une corde. Ce sont des phrases de trois lignes max.

L.P : Chouette, des haïkus.

L : Ouais mais des haïkus un peu violents (rires), je pense que c’est quelqu’un qui était assez engagé politiquement, qui a vécu des périodes assez marquantes historiquement.

L.P : Merci pour ce partage !

yo

Pour écouter Îto : Facebook Youtube

Propos recueillis à Lyon le 24/10/2019

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