Guillaume Gamblin : le bruit de Silence!

Dans son livre Ma vie sur la route l’écrivaine et militante Gloria Steinem explique que si, au lieu d’aller à la rencontre des gens, elle ne s’était fiée qu’aux médias, elle serait sûrement bien plus démoralisée à l’heure qu’il est. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à suivre l’actualité. Entre peur de rater quelque chose et besoin de tranquillité, j’ai surtout l’impression qu’une absorption trop intense de « news » nuit gravement à mon moral. J’ai décidé de m’informer différemment en lisant la presse écrite et en écoutant des podcasts, tant pis si je suis en décalage par rapport à l’instant où le buzz se produit.

Vous allez me dire qu’il est paradoxal d’introduire l’interview d’un journaliste en abordant ma réticence à être au courant de tout. Mais c’est justement ici que les choses deviennent intéressantes. A l’heure où la plupart des grands médias français sont détenus par quelques gros groupes (cf Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, nouvel onglet), les journaux indépendants se font rare. La question de l’information, du recul que l’on prend sur ce qui nous est raconté me semble alors cruciale. Dès qu’on se pose ces questions, on prend conscience de la confiance démesurée qu’on accorde à ces médias, par rapport à notre propre expérience de la vie et du monde.

Fondée en 1982, la revue mensuelle Silence (nouvel onglet), ne serait-ce que par son titre, relance à chaque publication ce débat informatif. Bien qu’elle soit une référence dans certains milieux militants, il est facile de passer à côté et je ne l’ai moi-même découverte que très récemment. Pourtant, leurs nombreux engagements allant de l’antimilitarisme au féminisme en passant par l’écologie font écho à beaucoup de problématiques actuelles. Partisan.e.s de la remise en question d’un journalisme soi-disant « objectif », leurs rédactions successives ont pris part à des débats historiques majeurs tels que le déploiement de missiles nucléaires dans les années 80, l’implication de la France dans la Guerre en Irak dans les années 90, la lutte contre les chaînes de fast-food, la gratuité des transports en commun…

Tant dans son fonctionnement horizontal que dans sa volonté de prendre le temps, d’inciter à s’engager sans susciter la culpabilité, ce magazine poursuit son évolution à l’aide de ses 4 salarié.e.s, d’un comité de rédaction et d’un grand nombre de bénévoles. Disponible uniquement en format papier, ce qui pour certain.e.s s’apparenterait à un suicide collectif, Silence nous montre qu’une presse indépendante, engagée et collaborative est encore possible.

La Pluie : Pour commencer, j’aimerais que tu nous présentes ton rôle dans la revue Silence.

Guillaume Gamblin : Je suis l’un des deux salarié.e.s du comité de rédaction du magazine, avec Martha Gilson. Il nous arrive d’écrire des articles mais nous allons surtout solliciter des personnes pour des interviews ou des contributeur.ices, puis nous faisons le travail d’édition des articles. Notre revue participative se base sur l’engagement bénévole, et notre rôle est de donner une cohérence à l’ensemble.

L.P : Cette revue a une longue histoire militante : en faisant mes recherches, je suis tombée sur un certain nombre de débats dont je ne savais pas qu’ils se tenaient il y a déjà plusieurs décennies, notamment la question de la gratuité des transports.

G.G : En effet, Silence a contribué à lancer un certain nombre de débats qui étaient très peu présents dans l’espace public. Par exemple, la revue a parlé de « décroissance » dès 1989. Aux débuts du commerce équitable, nous avons été un des premiers médias à faire une critique de certaines pratiques qui n’allait pas assez loin, qui faisaient du « greenwashing » (marketing visant à instrumentaliser la cause écologique, ndlr). Donc ça a fait pas mal grincer, je crois qu’il y a même une époque où un certain nombre de boutiques ont arrêté de diffuser la revue parce qu’ils étaient fâchés contre nous… L’idée était déjà de ne pas hésiter à porter le débat sur ce qui fait un petit peu mal afin de pousser la réflexion toujours plus loin.

Dans les années 80, le journal a aussi milité pour l’annulation du Paris-Dakar en tant qu’entreprise néocoloniale. Et au début des années 90, Silence a trouvé un stratagème pour exprimer son désaccord avec la décision du gouvernement français de soutenir les Etats-Unis dans leur volonté d’attaquer l’Irak. Les appels à déserter étaient interdits par la loi et le journal aurait pu être censuré, donc ils ont fait le choix de mettre sur la couverture le rappel de cette interdiction mais en mettant les mots « contre la guerre » « objection » « insoumission » et « désertion » en énorme et le reste en caractères minuscules, ce qui invitait à la désertion tout en reprenant légalement les textes de loi (rires).

L.P : Profitons-en pour discuter de la ligne éditoriale de Silence : je suis tombée sur « Je suis en colère », une tribune de Michel Bernard (ancien rédacteur de la revue), peu après la catastrophe de Fukushima en 2011. On y lit : « Alors j’agis, je me suis investi depuis une trentaine d’années dans les médias écologistes pour faire circuler une information moins déloyale et j’incite les journalistes et les lecteurs à prendre le temps d’eux aussi chercher où est la vérité. » Est-ce que cette phrase résume bien l’ambition de la revue encore aujourd’hui ?

G. G : Tout à fait. On peut dire que globalement on se retrouve là-dedans, c’est vraiment un média qui a pour but de pousser à agir et à s’engager dans des combats écologistes, de justice sociale au sens très large. Selon nous, l’information n’est pas neutre et on récuse l’idée que le journalisme ou l’information puisse être neutre. Ce n’est jamais neutre, même quand ça se définit comme tel. On assume notre posture engagée, bien qu’on veille à ne pas tordre la vérité. On essaye d’être fidèles aux faits, de vérifier nos sources tout en allant dans un sens qui incite à la critique, l’action et la production d’alternatives.

L.P : Comment est-ce que vous gérez la hiérarchie des luttes ? Votre revue regroupe beaucoup d’engagements, je suppose qu’il y a des débats au sein de votre rédaction pour structurer cette pensée, à travers les sujets que l’on a évoqués ainsi que beaucoup d’autres…

G. G : C’est une très bonne question qu’on ne me pose pas souvent. Selon nous il n’y a pas de hiérarchie, on s’inscrit bien dans cette approche…

L.P : Intersectionnelle ?

G. G : Voilà, où il n’y a pas de hiérarchie entre les luttes. Mais ensuite, clairement, il y a des différences selon les époques. En fait, c’est vraiment lié aux personnes qui se sont investies dans la revue. Au départ c’étaient des personnes engagées dans un combat très écolo et antinucléaire avec un côté non-violent et libertaire. A un moment donné on a eu un rédacteur très engagé dans les luttes anti-technologie donc il y a eu beaucoup de dossiers là-dessus, puis quelqu’un qui était très investi dans l’éducation alternative, la critique des méthodes d’éducation. Moi quand je suis arrivé en 2006, j’ai peut-être plus appuyé sur la dimension non-violente parce que ça rejoignait mes thèmes d’engagement et on a développé les questions féministes ces dernières années, alors qu’elles étaient moins présentes au départ. C’est vrai qu’on a souvent des débats concernant les choix de sujet. On dit qu’il ne faut pas oublier tous les aspects mais il y en a certains sur lesquels on est moins fort.e.s ou moins informé.e.s que d’autres…

L.P : J’aimerais en savoir plus sur le fonctionnement de votre rédaction. Je sais que vous prônez le travail à mi-temps, afin de donner le temps aux salarié.e.s de faire correspondre l’éthique de votre magazine avec l’éthique de vos modes de vie.

G. G : Effectivement, la question de la cohérence entre nos pratiques et ce qu’on dit est très importante. Après clairement on est loin d’être la perfection, on tâtonne, on fait des erreurs… Mais le temps plein à Silence, c’est 27h30 par semaine dans l’idée que la vie n’est pas faite pour travailler, c’est le travail qui doit nous permettre de vivre. Ça correspond au type de société que l’on veut : une société où l’on travaille moins avec cette idée décroissante que si l’on a du temps ça permet de dépenser moins en achetant, par exemple, des aliments que l’on va cuisiner plutôt que des choses toutes prêtes, idem pour le bricolage ou plein d’autres choses.

L.P : Avoir le temps de réfléchir ce qu’on souhaite acheter et pourquoi…

G. G : Voilà, et on est aussi à égalité salariale : la personne qui est là depuis 30 ans gagne autant que la personne qui vient d’arriver. Tout le monde est en CDI car on refuse les emplois précaires, les emplois aidés, les services civiques, même si ça nous met dans un équilibre financier précaire. Jusqu’ici on s’en est sorti, ça fait 39 ans donc c’est assez fou !

L.P : Je suppose que le confinement et la crise sanitaire que nous venons de vivre a exercé une nouvelle pression sur le journal pour passer au « tout numérique ». Pourquoi est-ce important pour vous de conserver ce format papier ?

G. G : Le format papier nous tient à cœur d’abord pour le côté vraiment sentimental et intuitif. C’est quelque chose qui nous plaît, qui est agréable, plutôt que de lire sur un écran, il y a un rapport tactile avec le journal. Mais à travers notre format, on critique aussi le caractère faussement écologique du « tout numérique ». Il y a vraiment cette idée très ancrée aujourd’hui qui voudrait que passer au numérique serait plus écolo. En réalité quand on regarde, ce n’est vraiment pas si évident parce qu’il y a quand même toute la consommation électrique, il y a tous les data-centers, etc.

L.P : De plus en plus d’études sont faites là-dessus…

G. G : On cherche à apporter un regard critique sur ce qui est aussi un symbole de toute la société. Pendant le confinement, un certain nombre de personnes nous ont demandé pourquoi on ne passait pas à une version numérique et ça fait plusieurs années qu’on nous le dit, mais on refuse. D’ailleurs, on a beaucoup de lecteurs et lectrices qui nous ont écrit récemment pour nous remercier, pour nous dire « bravo, vous tenez sans numérique, c’est très important pour nous ». Il y en a qui nous ont même fait des chèques pour nous remercier !

L.P : Vous devez penser aussi aux gens qui n’ont tout simplement pas accès à internet. Et il doit y en avoir parmi les abonné.e.s, vu l’ancienneté de la revue.

G. G : Tout à fait ! Il y a aussi la question de l’exclusion et on refuse cette double société à double vitesse, allant des services publics à tous les usages.

L.P : Votre journal se définit comme « indépendant ». Qu’est-ce que ça signifie pour vous ?

G. G : Tout d’abord on fait partie de la CPML, (Coordination Permanente des Médias Libres) qui regroupe plus de 60 médias qui luttent pour l’indépendance de l’information. Pour nous être indépendant c’est déjà au niveau financier. On n’a pas de pubs payantes dans la revue, les rares encarts publicitaires qu’on publie sont pour diffuser un événement et ça se déroule comme un troc contre un stand, sans échange monétaire. Concernant les subventions : on n’est pas tout à fait sans subventions mais on marche très peu aux subventions par rapport à d’autres structures.

Sinon, notre rédaction n’est affiliée ni à un parti politique, ni à une organisation ni à une église, etc. Être indépendant ça veut aussi dire avoir le droit de critiquer qui on veut, faire vivre une information qui permette d’aller vers plus de démocratie.

L.P : Et donc quasiment tout votre argent provient des abonnements ?

G. G : C’est ça, des abonnements et des ventes que ce soit dans nos 200 dépositaires en France, ou sur les stands, en ligne, par correspondance. Il nous arrive aussi de co-éditer certains livres, on s’associe avec des maisons d’éditions, on travaille ensemble, on fournit des contenus.

L.P : Comment est-ce que vous choisissez les livres que vous coéditez ? Ce sont des gens qui vous contactent ? Je pense à celui sur l’écrivaine, militante et sociologue Pinar Selek, par exemple…

G. G : Pour celui-là, c’est moi qui l’ai écrit avec Pinar. On est amis, je fais partie de son collectif de solidarité et elle s’est engagée dans Silence. On s’est dit qu’on allait faire ce livre pour parler de sa vie qui est, à bien des égards, vraiment extraordinaire. Originaire de Turquie, elle est une militante, écrivaine, sociologue, très engagée à plein de niveaux : féminisme, antimilitarisme, justice sociale, écologie, etc. Elle vit actuellement en France car elle est persécutée dans son pays et se situe à l’intersection de nombreuses luttes. Elle rejoint beaucoup l’esprit de Silence dans sa volonté de réunir toutes ces thématiques dans un combat constructif. La faire connaître, c’est aussi un moyen de la protéger parce que plus on fait parler d’elle, plus elle sera protégée au niveau des poursuites judiciaires et des violences qu’elle peut endurer, même en France.


L.P : Je l’ai découverte sur votre site et ça m’a donné envie d’acheter le livre !

G. G : Il arrive aussi qu’on fasse l’effort de traduire des livres, on a traduit Eloge de l’éducation lente de Joan Domènech Francesch par exemple, de l’espagnol. Ou encore, le manuel de transition, sur les villes en transition de Rob Hopkins ; celui-là, les éditions éco-société, au Québec, nous avaient proposé de le co-éditer pour le diffuser en France.

L.P : Quels liens vous avez avec vos lecteurs et lectrices ?

G. G : Tout d’abord avec les courriers des lecteurs/lectrices, vers la fin de chaque numéro il y a deux pages. A Lyon on l’a par le pliage de la revue, qu’on appelle aussi l’expédition où on envoie environ 4000 exemplaires aux abonnés et aux points de dépôts pendant environ deux jours, il y a entre 10 et 20 bénévoles qui se relayent pour nous aider à emballer les revues, mettre l’étiquette d’adresse et les envoyer à la Poste. Donc c’est un moment très convivial, qui permet de faire connaissance, il y a les piliers et aussi des personnes qui sont simplement de passage à Lyon. Et on a aussi des bénévoles qui tiennent des stands, on a des relais locaux dans une vingtaine de départements qui diffusent la revue et on a l’association des Ami·es de Silence qui organise une rencontre chaque été dans un endroit alternatif.

L.P : Et n’importe qui peut proposer de tenir un stand, ou de contribuer à la revue ?

G. G : Complètement ! On peut s’engager de plein de manières dans la revue, on peut devenir administrateur, membre du comité de rédaction, venir plier, proposer des dessins ou des articles, on est très preneurs d’articles, donc n’hésitez pas !

Propos recueillis le vendredi 12 juin à Lyon


Lien vers le site de la revue Silence!


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